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L’affaire Anas : Un Marocain tué par la police au Canada

Hanane Hachimi
En collaboration avec Monique Singh
Source: Le Reporter 23 janvier 2006


La communauté musulmane de Montréal - qu’elle soit anglophone ou francophone - s’est mobilisée, dans une manifestation sans précédent, pour réclamer que soient clarifiées les conditions de la mort de Mohamed Anas Bennis, tué par la police canadienne. Côté marocain, aucune réaction.

DANS l’émigration des Marocains vers le Canada, les annales de l’histoire retiendront désormais une date-clé, celle du samedi 7 janvier 2006. Pour la première fois, la communauté musulmane de Montréal s’est mobilisée dans une impressionnante marche, soutenue par des leaders d’opinion ainsi que des hommes politiques canadiens. Par contre, la Consule du Maroc à Montréal a brillé par son absence. Ce qui lui a valu d’acerbes critiques des Marocains résidant au Québec l’accusant d’être plutôt portée sur les soirées mondaines. Ce sont donc environ 4500 personnes qui ont marché jusqu’à l’hôtel de ville pour protester contre la lenteur de l’enquête sur le meurtre de Mohammed Anas Bennis. A la tête du cortège, il y avait naturellement la famille du défunt. Cette manifestation a été organisée à l’initiative de l’Association pour la vérité sur la mort d’Anas. Mais, elle n’aurait jamais connu pareil engouement s’il n’y avait eu l’appel des nombreux imams de la ville. Car aujourd’hui, il existe 40 mosquées dans la ville de Montréal, contre deux seulement il y a 25 ans, permettant de fédérer certaines activités culturelles et religieuses de musulmans.

Officiels et minorités solidaires

Malgré la courte durée de sa préparation, la marche a été une réussite, selon les organisateurs qui espèrent que le message arrivera à destination et que la vérité sera établie. La réussite se juge d’abord à la forte couverture médiatique dont cette manifestation a bénéficié. En effet, presque toutes les chaines de télévisions y étaient présentes. Le correspondant d’Al Jazira s’est même déplacé de New York pour cela. Au-delà du nombre relativement important des manifestants, malgré l’hiver glacial de Montréal, la réussite de la marche se juge aussi au nombre de personnalités importantes qui y ont participé. En effet, plusieurs députés fédéraux marchaient aux côtés des musulmans, parmi eux figurait l’ex-ministre de l’immigration, Denis Coderre. Plusieurs associations ont également pris part à la marche notamment la ligue des droits des noirs du Québec qui est l’une des plus importantes associations de minorités. La manifestation s’est terminée devant l’entrée de l’hôtel de ville de Montréal avec le discours du père, de la mère et de la famille du défunt. Un représentant de la ville de Montréal et le président de la ligue des noirs du Québec ont également pris la parole, réclamant justice. Quoi qu’il en soit, cette manifestation a été l’occasion pour la communauté marocaine de réaffirmer ses liens. Mais de quoi s’agit-il ?

Des faits qui soulèvent plusieurs questions

Le 1er décembre, une descente policière a pour objet d’arrêter et de déloger un groupe de maghrébins trafiquants de cartes de crédit. Mohammed Anas, par malchance, se trouvait à proximité des lieux. Il sortait d’une mosquée au moment de la descente policière. Malheureusement, pour l’heure, seule la version de la police est connue. Or, elle présente de nombreuses zones d’ombres. En effet, la police reconnaît volontiers que Mohammed Anas n’avait aucun lien avec cette descente. Mais, elle affirme que Mohammed Anas Bennis s’est attaqué avec un couteau à un policier en le blessant au cou et à la cuisse. Anas aurait été simplement sommé de lever les mains en l’air. Mais il ne fait aucun doute que son apparence Arabe avec son habillement n’ont pas plaidé en sa faveur. Loin s’en faut ! Toujours selon la police, c’est après les blessures infligées à l’un des agents qu’un autre a réagi. Réaction foudroyante. L’agent a tiré deux balles avec une précision d’orfèvre. La première a atteint Mohamed Anas en plein cœur. Et comme si le Lucky Luke canadien avait eu peur qu’elle ne suffise pas, il en a tiré une seconde venue se loger juste à côté de la première. Pourtant, Mohamed Anas ne pesait que 66 kilos, à peine le poids moyen d’une jeune femme. En somme, il n’avait pas une corpulence pouvant faire croire à une réelle menace. La question se pose donc de savoir pourquoi le policier n’a pas visé une autre partie du corps. Une balle dans les jambes suffirait à immobiliser un agresseur, le cas échéant. De plus, l’intervention était menée par plusieurs agents, plus d’une dizaine. Selon les témoins, les policiers n’ont pas tenté d’utiliser une manière moins meurtrière de le maîtriser. L’opération policière était importante, elle comprenait deux corps de police : celui de la ville de Montréal et celui, provincial, du Québec. Pourquoi alors, s’interrogent les proches d’Anas, autant de personnes entraînées pour maîtriser des malfaiteurs ont-elles eu besoin de recourir à une force aussi disproportionnée. Ce n’est là que l’une des nombreuses questions que se pose la famille d’Anas.

Preuves ou poudre aux yeux ?

En tout cas, aucune issue n’a été possible pour Mohammed Anas Bennis ; si ce n’est de mourir prématurément à 25 ans. Pour le moment, l’identité exacte du policier est cachée, même à la famille, par la police canadienne. Cette dernière n’a d’autre alternative que de s’en tenir à la rumeur. Certaines sources affirment que le policier ne serait même pas canadien de souche. D’autres n’hésitent pas à préciser qu’il s’agit plutôt d’une personne d’origine maghrébine. Ce silence semble confirmer la thèse d’une culpabilité de la police qui ferait face à une bavure de ses troupes. Un autre élément accable les autorités policières, c’est le manque de preuves. En effet, le prétendu couteau d’Anas n’a pas été montré à la famille. La police détiendrait également un enregistrement filmé des événements, selon des sources autorisées. Malheureusement, rien n’en a été fourni pour disculper l’agent qui a donné la mort à Anas. Donc, chacun y va de sa conjecture... Aujourd’hui encore, plusieurs questions se posent. Comment un jeune québécois, connu pour son tempérament très calme, a-t-il pu attaquer un policier sans aucune raison ? Comment une personne qui n’est pas reliée à une arrestation peut-elle porter sur elle un couteau ? Comment un jeune qui pèse 66 kilos, avec un casier judiciaire vierge, a-t-il pu constituer une menace sérieuse pour toute une équipe policière ? Pour immobiliser l’agresseur, le policier n’avait-il pas la possibilité de tirer ses balles ailleurs que droit dans le cœur ? Le refus de montrer le soi-disant couteau et l’enregistrement vidéo de l’incident ne laisse-t-il pas croire qu’il s’agit d’une tentative de camoufler une bavure policière à l’image de ce qui s’est passé dans le métro de Londres ?

Adil Cherkaoui, ou l’amalgame du 11 septembre

Depuis les événements du 11 septembre, l’amalgame entre musulman et terroriste a été observé partout dans le monde, même dans des pays musulmans. Malgré sa culture d’ouverture, le Canada n’a pas échappé à ces jugements hâtifs. Parmi la foule qui marchait ce 7 janvier 2006, il y avait un Marocain qui en fût visiblement victime. Il s’agit d’Adil Cherkaoui, qui a passé plus de deux ans en prison sans connaître les raisons de son incarcération. Sa culpabilité n’a jamais été établie. Il a été arrêté sous la nouvelle loi du gouvernement fédéral du Canada après le 11 septembre. Il s’agit d’une loi de certificat de sécurité qui donne à la police plus de pouvoirs. D’ailleurs, plusieurs organisations de défense des droits de l’homme protestent contre ce genre de pratiques qu’elles trouvent antidémocratiques. Adil Cherkaoui est parmi les 5 musulmans arrêtés sous le coup de cette même loi. Aujourd’hui, après une grande bataille juridique, il est relâché avec des conditions très strictes, il doit entre autres, porter un bracelet qui permet de suivre ses mouvements et ses moindres faits et gestes.

Qui est Anas ?

Anas était un jeune Canadien d’origine marocaine de 25 ans. Il a suivi des études supérieures à l’Université de Concordia. Il avait une parfaite maîtrise du français, de l’anglais et, bien entendu, de l’arabe. Il est issu d’une fratrie de trois. Son frère Laarbi et sa sœur Khadija ont également fait d’excellentes études et parlent les trois langues comme lui. Ils sont donc le prototype même du Marocain capable de s’insérer parfaitement dans la société canadienne. Cela était d’ailleurs le cas. Depuis quelques années cependant, Anas s’est intéressé de plus en plus à la religion. Il faisait régulièrement ses prières. D’ailleurs, le mois de Ramadan dernier, il l’a entièrement passé dans une mosquée de la ville. Il avait même commencé à convertir des amis canadiens à l’islam. Nos sources précisent, en effet, qu’il a réussi à en convertir 4 pendant ces deux dernières années. Il ne s’agit nullement d’un cas isolé, car une partie de la communauté musulmane de Québec est constituée de personnes nouvellement converties à l’islam. Anas militait, selon les mêmes sources, au sein d’un mouvement religieux du nom d’Ahl Tabligh, dont aucun des membres n’est connu des services de police. Car, il s’agit d’un mouvement qui ne prône pas du tout la violence.

Déclarations de la famille

Le père :

« Anas et sa famille ont choisi le Canada, pays légendaire pour l’égalité des droits et la protection des citoyens, mais a malheureusement été victime de son rêve à 25 ans. Votre présence, nombreux dans ce froid, envoie tout un message. Merci de nous soutenir dans notre deuil et nos revendications ... »

La mère :

« Je suis émue de voir que Anas vous a réunis tous. S’il vous plait, restez solidaires comme vous êtes et montrez, par l’exemple, le musulman de paix et d’intégrité que vous êtes. »

La sœur :

« Que Mohammed Anas se promène avec un couteau de cuisine à sa sortie de la mosquée ce matin du 1er décembre, personne ne nous fera avaler une couleuvre de cette taille. Mieux vaut croire au père noël.. »