La communauté musulmane de Montréal - qu’elle soit
anglophone ou francophone - s’est mobilisée, dans une
manifestation sans précédent, pour réclamer que
soient clarifiées les conditions de la mort de Mohamed Anas
Bennis, tué par la police canadienne. Côté
marocain, aucune réaction.
DANS l’émigration des Marocains vers le Canada, les annales de
l’histoire retiendront désormais une date-clé, celle du
samedi 7 janvier 2006. Pour la première fois, la
communauté musulmane de Montréal s’est mobilisée
dans une impressionnante marche, soutenue par des leaders d’opinion
ainsi que des hommes politiques canadiens. Par contre, la Consule du
Maroc à Montréal a brillé par son absence. Ce qui
lui a valu d’acerbes critiques des Marocains résidant au
Québec l’accusant d’être plutôt portée sur
les soirées mondaines. Ce sont donc environ 4500 personnes qui
ont marché jusqu’à l’hôtel de ville pour protester
contre la lenteur de l’enquête sur le meurtre de Mohammed Anas
Bennis. A la tête du cortège, il y avait naturellement la
famille du défunt. Cette manifestation a été
organisée à l’initiative de l’Association pour la
vérité sur la mort d’Anas. Mais, elle n’aurait jamais
connu pareil engouement s’il n’y avait eu l’appel des nombreux imams de
la ville. Car aujourd’hui, il existe 40 mosquées dans la ville
de Montréal, contre deux seulement il y a 25 ans, permettant de
fédérer certaines activités culturelles et
religieuses de musulmans.
Officiels et minorités solidaires
Malgré la courte durée de sa préparation, la
marche a été une réussite, selon les organisateurs
qui espèrent que le message arrivera à destination et que
la vérité sera établie. La réussite se juge
d’abord à la forte couverture médiatique dont cette
manifestation a bénéficié. En effet, presque
toutes les chaines de télévisions y étaient
présentes. Le correspondant d’Al Jazira s’est même
déplacé de New York pour cela. Au-delà du nombre
relativement important des manifestants, malgré l’hiver glacial
de Montréal, la réussite de la marche se juge aussi au
nombre de personnalités importantes qui y ont participé.
En effet, plusieurs députés fédéraux
marchaient aux côtés des musulmans, parmi eux figurait
l’ex-ministre de l’immigration, Denis Coderre. Plusieurs associations
ont également pris part à la marche notamment la ligue
des droits des noirs du Québec qui est l’une des plus
importantes associations de minorités. La manifestation s’est
terminée devant l’entrée de l’hôtel de ville de
Montréal avec le discours du père, de la mère et
de la famille du défunt. Un représentant de la ville de
Montréal et le président de la ligue des noirs du
Québec ont également pris la parole, réclamant
justice. Quoi qu’il en soit, cette manifestation a été
l’occasion pour la communauté marocaine de réaffirmer ses
liens. Mais de quoi s’agit-il ?
Des faits qui soulèvent plusieurs questions
Le 1er décembre, une descente policière a pour objet
d’arrêter et de déloger un groupe de maghrébins
trafiquants de cartes de crédit. Mohammed Anas, par malchance,
se trouvait à proximité des lieux. Il sortait d’une
mosquée au moment de la descente policière.
Malheureusement, pour l’heure, seule la version de la police est
connue. Or, elle présente de nombreuses zones d’ombres. En
effet, la police reconnaît volontiers que Mohammed Anas n’avait
aucun lien avec cette descente. Mais, elle affirme que Mohammed Anas
Bennis s’est attaqué avec un couteau à un policier en le
blessant au cou et à la cuisse. Anas aurait été
simplement sommé de lever les mains en l’air. Mais il ne fait
aucun doute que son apparence Arabe avec son habillement n’ont pas
plaidé en sa faveur. Loin s’en faut ! Toujours selon la police,
c’est après les blessures infligées à l’un des
agents qu’un autre a réagi. Réaction foudroyante. L’agent
a tiré deux balles avec une précision d’orfèvre.
La première a atteint Mohamed Anas en plein cœur. Et comme si le
Lucky Luke canadien avait eu peur qu’elle ne suffise pas, il en a
tiré une seconde venue se loger juste à côté
de la première. Pourtant, Mohamed Anas ne pesait que 66 kilos,
à peine le poids moyen d’une jeune femme. En somme, il n’avait
pas une corpulence pouvant faire croire à une réelle
menace. La question se pose donc de savoir pourquoi le policier n’a pas
visé une autre partie du corps. Une balle dans les jambes
suffirait à immobiliser un agresseur, le cas
échéant. De plus, l’intervention était
menée par plusieurs agents, plus d’une dizaine. Selon les
témoins, les policiers n’ont pas tenté d’utiliser une
manière moins meurtrière de le maîtriser.
L’opération policière était importante, elle
comprenait deux corps de police : celui de la ville de Montréal
et celui, provincial, du Québec. Pourquoi alors, s’interrogent
les proches d’Anas, autant de personnes entraînées pour
maîtriser des malfaiteurs ont-elles eu besoin de recourir
à une force aussi disproportionnée. Ce n’est là
que l’une des nombreuses questions que se pose la famille d’Anas.
Preuves ou poudre aux yeux ?
En tout cas, aucune issue n’a été possible pour Mohammed
Anas Bennis ; si ce n’est de mourir prématurément
à 25 ans. Pour le moment, l’identité exacte du policier
est cachée, même à la famille, par la police
canadienne. Cette dernière n’a d’autre alternative que de s’en
tenir à la rumeur. Certaines sources affirment que le policier
ne serait même pas canadien de souche. D’autres n’hésitent
pas à préciser qu’il s’agit plutôt d’une personne
d’origine maghrébine. Ce silence semble confirmer la
thèse d’une culpabilité de la police qui ferait face
à une bavure de ses troupes. Un autre élément
accable les autorités policières, c’est le manque de
preuves. En effet, le prétendu couteau d’Anas n’a pas
été montré à la famille. La police
détiendrait également un enregistrement filmé des
événements, selon des sources autorisées.
Malheureusement, rien n’en a été fourni pour disculper
l’agent qui a donné la mort à Anas. Donc, chacun y va de
sa conjecture... Aujourd’hui encore, plusieurs questions se posent.
Comment un jeune québécois, connu pour son
tempérament très calme, a-t-il pu attaquer un policier
sans aucune raison ? Comment une personne qui n’est pas reliée
à une arrestation peut-elle porter sur elle un couteau ? Comment
un jeune qui pèse 66 kilos, avec un casier judiciaire vierge,
a-t-il pu constituer une menace sérieuse pour toute une
équipe policière ? Pour immobiliser l’agresseur, le
policier n’avait-il pas la possibilité de tirer ses balles
ailleurs que droit dans le cœur ? Le refus de montrer le soi-disant
couteau et l’enregistrement vidéo de l’incident ne laisse-t-il
pas croire qu’il s’agit d’une tentative de camoufler une bavure
policière à l’image de ce qui s’est passé dans le
métro de Londres ?
Adil Cherkaoui, ou l’amalgame du 11 septembre
Depuis les événements du 11 septembre, l’amalgame entre
musulman et terroriste a été observé partout dans
le monde, même dans des pays musulmans. Malgré sa culture
d’ouverture, le Canada n’a pas échappé à ces
jugements hâtifs. Parmi la foule qui marchait ce 7 janvier 2006,
il y avait un Marocain qui en fût visiblement victime. Il s’agit
d’Adil Cherkaoui, qui a passé plus de deux ans en prison sans
connaître les raisons de son incarcération. Sa
culpabilité n’a jamais été établie. Il a
été arrêté sous la nouvelle loi du
gouvernement fédéral du Canada après le 11
septembre. Il s’agit d’une loi de certificat de sécurité
qui donne à la police plus de pouvoirs. D’ailleurs, plusieurs
organisations de défense des droits de l’homme protestent contre
ce genre de pratiques qu’elles trouvent antidémocratiques. Adil
Cherkaoui est parmi les 5 musulmans arrêtés sous le coup
de cette même loi. Aujourd’hui, après une grande bataille
juridique, il est relâché avec des conditions très
strictes, il doit entre autres, porter un bracelet qui permet de suivre
ses mouvements et ses moindres faits et gestes.
Qui est Anas ?
Anas était un jeune Canadien d’origine marocaine de 25 ans. Il a
suivi des études supérieures à l’Université
de Concordia. Il avait une parfaite maîtrise du français,
de l’anglais et, bien entendu, de l’arabe. Il est issu d’une fratrie de
trois. Son frère Laarbi et sa sœur Khadija ont également
fait d’excellentes études et parlent les trois langues comme
lui. Ils sont donc le prototype même du Marocain capable de
s’insérer parfaitement dans la société canadienne.
Cela était d’ailleurs le cas. Depuis quelques années
cependant, Anas s’est intéressé de plus en plus à
la religion. Il faisait régulièrement ses prières.
D’ailleurs, le mois de Ramadan dernier, il l’a entièrement
passé dans une mosquée de la ville. Il avait même
commencé à convertir des amis canadiens à l’islam.
Nos sources précisent, en effet, qu’il a réussi à
en convertir 4 pendant ces deux dernières années. Il ne
s’agit nullement d’un cas isolé, car une partie de la
communauté musulmane de Québec est constituée de
personnes nouvellement converties à l’islam. Anas militait,
selon les mêmes sources, au sein d’un mouvement religieux du nom
d’Ahl Tabligh, dont aucun des membres n’est connu des services de
police. Car, il s’agit d’un mouvement qui ne prône pas du tout la
violence.
Déclarations de la famille
Le père :
« Anas et sa famille ont choisi le Canada, pays légendaire
pour l’égalité des droits et la protection des citoyens,
mais a malheureusement été victime de son rêve
à 25 ans. Votre présence, nombreux dans ce froid, envoie
tout un message. Merci de nous soutenir dans notre deuil et nos
revendications ... »
La mère :
« Je suis émue de voir que Anas vous a réunis tous.
S’il vous plait, restez solidaires comme vous êtes et montrez,
par l’exemple, le musulman de paix et d’intégrité que
vous êtes. »
La sœur :
« Que Mohammed Anas se promène avec un couteau de cuisine
à sa sortie de la mosquée ce matin du 1er
décembre, personne ne nous fera avaler une couleuvre de cette
taille. Mieux vaut croire au père noël.. »