Suite au décès de son frère jumeau, Mohamed
Anas Bennis Khadija Bennis veut connaître la vérité
Alexandra Viau
Khadija Bennis n'allait jamais à la mosquée avant la mort
de son frère jumeau. Mais le départ tragique de ce
dernier a eu un impact sur sa spiritualité. Aujourd'hui,
l'étudiante se rend souvent à la mosquée, un lieu
qui lui fait du bien. « J'ai confiance en Dieu et en l'être
humain. Mais ce n'est pas tout d'avoir confiance. Il faut mobiliser les
gens. Ultimement, c'est une recherche de vérité que nous
menons », raconte celle qui est loin d'avoir baissé les
bras.
Pour rendre justice à son frère et faire tomber les
secrets entourant sa mort, Khadija Bennis s'emploie depuis plus d'un an
à sensibiliser la population à ce triste
évènement. Les résidants de Côte-des-Neiges
ont peut-être remarqué les affiches collées tout
récemment dans le quartier par la coalition Justice pour Anas.
Khadija Bennis est la porte-parole de ce groupe qui réclame
l'accès immédiat à tous les rapports et toutes les
preuves concernant la mort de Mohamed Anas Bennis. Les affiches
blanches et noires posées par la coalition ont cependant
été arrachées à peine quelques jours
après leur apparition.
Zones d'ombre
« Le public n'est pas insensible à cette histoire. Il
constate qu'elle est truffée d'incongruités »,
explique la soeur du disparu. Khadija Bennis demande aux
autorités de lui donner l'occasion de faire son deuil en lui
accordant l'accès à l'information. Selon la jeune femme,
sa famille a laissé la justice faire son travail. Puis, le
verdict est tombé : à la lumière du rapport
d'enquête de la police de la Ville de Québec sur
l'évènement, aucune poursuite n'a été
entamée contre les policiers impliqués. Jacques Dupuis,
alors ministre de la Sécurité publique, a refusé
à la famille Bennis l'accès à ce rapport.
Khadija Bennis et ses proches n'ont donc pas pu voir de leurs propres
yeux le couteau avec lequel le jeune Mohamed Anas Bennis aurait
attaqué les policiers. Elle a du mal à croire que son
frère se promenait avec pareille arme sur lui : «
Ça ne colle pas avec son caractère. C'était
quelqu'un de très conscient de son environnement, il faisait
attention aux plantes et aux animaux. Jamais il n'a manifesté de
haine envers la police ». Les autorités ont
également refusé à la famille d'obtenir une copie
d'une vidéo surveillance d'un édifice adjacent, qui
aurait enregistré toute la scène.
Le chef de la Fraternité des policiers de Montréal, Yves
Francoeur, a expliqué au clan Bennis que le contenu de cette
vidéo éclairait toute l'histoire. « Yves Francoeur
lui-même n'a pas vu la vidéo! [...] On nous demande
d'accepter la mort de mon frère, mais en même temps on
nous cache des choses », déplore Khadija Bennis. Le
rapport de l'autopsie est le seul document auquel les proches d'Anas
ont eu accès. La feuille de papier montre que les projectiles
qui ont atteint la victime venaient d'en haut. Ce rapport engendre
beaucoup de questions dans la tête de Khadija Bennis : «
Dans quelle position était mon frère quand le policier a
tiré sur lui? Logiquement, inférieur à lui.»
Rendre le dialogue possible
Toute cette histoire a enlevé à Khadija Bennis sa
confiance dans le système de justice. Mais la jeune femme
demeure positive et mise ses espoirs sur le dialogue possible avec la
population. Elle considère que « c'est dans la logique
humaine d'être touché par cette histoire ». Depuis
la tragédie, la famille Bennis a reçu le soutien de
plusieurs organismes et de personnalités publiques, comme
Richard Bergeron, chef de Projet Montréal, et Amir Khadir,
porte-parole de Québec solidaire.
Malgré tout, les proches de Khadija Bennis ne peuvent
s'empêcher de penser que Mohamed Anas Bennis a été
victime de profilage racial. Le jeune homme portait une barbe longue et
des habits traditionnels religieux, au moment où il a
été interpellé par les policiers. « Il faut
faire l'effort de se connaître entre communautés,
prône Khadija Bennis. Ce genre d'histoire peut arriver à
n'importe qui. »
Même si elle a perdu un être cher, Khadija Bennis assure ne
pas avoir de haine envers les policiers. Elle s'attriste cependant de
constater que le dialogue semble impossible avec les autorités,
qui leur « coupe l'herbe sous le pied ». Alors même
que son frère jumeau, selon ses dires, détestait la
confrontation, et prônait plutôt le dialogue lors de leurs
disputes.
Khadija Bennis ne se fait pas un plaisir de porter cette histoire sur
la place publique. « Mais je dois le faire, pour la
mémoire de mon frère. J'aurais aimé que tout se
passe dans les règles, mais ce ne fut pas le cas »,
soupire la jeune femme, prête à continuer son combat. Elle
espère organiser une seconde manifestation très
bientôt. [ A.V. ]