Tué par la police en allant prier à la mosquée
La soeur jumelle de Mohammed Anas Bennis veut savoir ce qui s'est
passé
Vers 6h30, le matin du 1er décembre 2005, Mohammed Anas Bennis
quitte son domicile pour aller faire sa prière à une
mosquée située à quelques coins de rue. Au
même moment, une opération policière conjointe du
Service de police de la Ville de Montréal et de la
Sûreté du Québec a cours juste à
côté pour démanteler un réseau de fraudeurs.
Selon la version policière, M. Bennis serait sorti de nulle part
et aurait attaqué un policier avec un couteau de cuisine. Un
policier a tiré deux balles, dont une l'a atteint en plein
coeur. Un an plus tard, la famille de M. Bennis ne croit toujours pas
à cette version des faits et tente en vain d'obtenir une copie
du rapport d'enquête sur le décès de M. Bennis.
Plus d'un an après sa mort, Khadija Bennis n'arrive pas à
faire le deuil de son frère jumeau, décédé
lors d'une intervention policière qui se déroulait
à Côte-des-Neiges, à deux pas de la mosquée
où son frère se rendait faire sa prière du matin.
En novembre dernier, le substitut du procureur de Rimouski a
annoncé qu'il n'avait pas l'intention d'entamer des poursuites
contre les policiers qui ont tué M. Bennis, à la
lumière du rapport d'enquête sur
l'événement. C'est la police de la Ville de Québec
qui a mené l'enquête puisque des policiers de
Montréal et de la SQ participaient à l'opération.
La famille s'est vu refuser l'accès au rapport, elle n'a donc pu
voir ni le couteau avec lequel M. Bennis aurait asséné
deux coups à un policier ni la vidéo de surveillance d'un
édifice adjacent qui aurait enregistré la scène.
«Cela nous donne le sentiment qu'on nous cache quelque chose.
Qu'on nous donne le rapport et qu'on nous laisse faire notre
deuil», implore la soeur jumelle du défunt, Khadija
Bennis, aujourd'hui âgée de 27 ans.
Après une manifestation d'un millier de personnes tenue le 7
janvier 2006 pour réclamer que toute la lumière soit
faite sur le décès d'Anas Bennis, la famille s'est tenue
coite, attendant les résultats de l'enquête. Une fois
l'enquête terminée, le rapport a été
transmis à un substitut du procureur, Me James Rondeau de
Rimouski, qui a conclu qu'il n'avait «pas de preuves hors de tout
doute raisonnable» pour porter des accusations, comme il l'a
expliqué au Devoir.
«Le procureur a lu ses conclusions à mon père; nous
n'avons jamais pu en avoir une copie. Au ministère de la
Sécurité publique, on a refusé de nous donner le
rapport d'enquête. Cela nous laisse perplexes. C'est notre
confiance dans le système qui tombe», soutient Khadija,
qui a mis sur pied récemment la Coalition justice pour Anas,
reprenant ainsi le flambeau des mains de son père,
retourné vivre au Maroc.
La loi sur la recherche des causes et circonstances des
décès prévoit que les familles peuvent avoir une
copie intégrale des rapports d'enquête, à condition
que ceux-ci ne contiennent pas d'information confidentielle. Or de tels
rapports contiennent presque toujours de telles informations. Le
ministère a donc refusé de le transmettre à la
famille.
«On leur a écrit pour leur dire qu'on comprend que
certaines informations ne peuvent être données. On leur a
demandé de nous donner une copie éditée»,
explique Khadija. Réponse du ministère: «La loi
prévoit que les rapports doivent être transmis
intégralement. S'il y a un seul renseignement qu'on ne peut
transmettre, on ne peut donner un rapport biffé», explique
au Devoir la responsable des communications du ministère de la
Sécurité publique, Johanne Pelletier. Elle observe qu'il
est très rare qu'un tel rapport soit remis aux familles.
Cette impasse choque Khadija Bennis, qui ne voit d'autre issue que
celle de se tourner vers l'opinion publique. «Si mon frère
n'était pas mort aujourd'hui, s'il avait été
seulement blessé, il aurait eu le droit de voir les preuves
contre lui, il aurait eu droit à une défense»,
lance-t-elle en soulignant que les amis d'Anas n'ont pas
été contactés dans le cadre de l'enquête,
pas plus que la famille.
Elle est convaincue que son frère, un jeune informaticien qui
avait sa petite entreprise sur Internet, a été victime
d'une bavure policière. «C'est du profilage ethnique,
religieux. Il portait la barbe, des vêtements musulmans
traditionnels. Mais ce n'est pas parce qu'il s'intéressait
à Dieu que cela devient une personne à soupçonner.
Présentement, le groupe ciblé, ce sont les musulmans,
avant c'étaient les Noirs», poursuit Mme Bennis.
Au cours des prochaines semaines, elle compte se remettre à la
tâche pour sensibiliser l'opinion publique, publier un
dépliant, solliciter l'appui de groupes tels que la Ligue des
droits et libertés et peut-être organiser une autre
manifestation... «On veut avoir accès à
l'information, qu'elle soit accessible au public, qu'on fasse une
enquête publique. Nous ne faisons plus confiance à la
police pour enquêter sur la police», fait-elle valoir.
Une plainte en déontologie policière a également
été déposée à la fin de
l'année dernière. Le processus étant tenu secret,
cette démarche ne permettra cependant pas à la famille de
M. Bennis d'obtenir les documents produits dans le cadre de
l'enquête.
Tant à la Ville de Montréal qu'au SPVM ou à la
police de Québec, on refuse de commenter
l'événement. L'attaché de presse du comité
exécutif note toutefois que le conseiller Marcel Tremblay a
exprimé son souhait de voir les documents remis à la
famille lors du dernier conseil municipal, en réponse à
une question du conseiller de Projet Montréal, Richard Bergeron.
«Mais cela ne relève pas de Montréal»,
précise Bernard Larin.